L’histoire de ce lieu
Un canal à travers la Hollande
Au milieu du XIXe siècle, Amsterdam possédait un grand port, des entrepôts, des maisons de commerce et des ambitions internationales, mais aucune bonne liaison directe avec la mer du Nord. Les grands navires devaient traverser la Zuiderzee peu profonde ou emprunter le long canal Noordhollandsch. Ce détour de près de quatre-vingts kilomètres par Den Helder prenait plusieurs jours même dans des conditions favorables.
Un canal directement à travers les dunes près de Velsen semblait être la solution évidente, mais le projet constituait un défi technique exceptionnel. Des polders, des parties de l’ancien IJ et une large ceinture de hautes dunes séparaient l’IJ de la mer du Nord. La zone à traverser était appelée Breesaap, une vaste vallée dunaire ne comptant que quelques fermes et peu d’autres constructions.
La décision définitive fut prise en 1863. Les travaux furent confiés non directement à l’État, mais à l’Amsterdamsche Kanaal-Maatschappij. Des ingénieurs et entrepreneurs britanniques participèrent au projet, car la Grande-Bretagne possédait davantage d’expérience du terrassement à grande échelle, de la construction portuaire et des techniques modernes de dragage.
Le premier coup de pelle fut donné près de Velsen le 8 mars 1865. Des milliers d’ouvriers creusèrent, draguèrent et déplacèrent d’énormes quantités de sable, de tourbe et d’argile. Une grande partie de l’IJ existant put être intégrée au tracé, mais l’ouverture vers la mer du Nord exigea une profonde tranchée à travers plusieurs kilomètres de dunes.
Les travaux transformèrent profondément le paysage. Le Breesaap fut coupé en deux puis disparut en grande partie sous les élargissements du canal, les bassins portuaires et les industries. Ailleurs le long du parcours, des parties de l’ancien IJ furent asséchées. La vente de ces nouvelles terres contribua au financement coûteux de la voie navigable.
Des écluses durent fermer le canal du côté de la mer. Sans cette barrière, les marées, les tempêtes et l’eau salée de la mer du Nord auraient pénétré librement dans le canal et l’arrière-pays. Les ouvrages devaient laisser passer les navires de mer, mais aussi maîtriser le niveau du canal et fermer comme protection hydraulique la nouvelle ouverture dans le littoral dunaire.
Une colonie d’ouvriers, de surveillants, de mariniers, de commerçants et de leurs familles apparut autour du chantier à l’entrée du canal. Elle reçut le nom d’IJmuiden : l’embouchure de l’IJ. La ville n’existait pas avant la construction du canal, mais naquit directement du projet hydraulique.
Le 1er novembre 1876, le roi Guillaume III ouvrit le Noordzeekanaal et ses premières écluses. Le trajet entre Amsterdam et la haute mer fut réduit à un peu plus de vingt kilomètres. Les navires ne devaient plus traverser la Zuiderzee ni effectuer le détour par Den Helder. Amsterdam obtenait enfin la liaison maritime directe recherchée depuis plusieurs décennies.
Des navires toujours plus grands
Le complexe initial comprenait la Kleine Sluis et la Zuidersluis, beaucoup plus grande. Ces chambres étaient spacieuses pour les navires de 1876, mais les dimensions des bâtiments augmentèrent rapidement. La Middensluis ouvrit dès 1896. Une nouvelle voie plus large fut donc nécessaire en moins de vingt ans.
La même évolution se répéta au XXe siècle. Navires à vapeur, paquebots et cargos devinrent plus longs, plus larges et plus profonds. La Noordersluis fut ouverte en 1929. Avec une chambre longue d’environ quatre cents mètres et large de cinquante mètres, elle figura pendant de nombreuses années parmi les plus grandes écluses maritimes du monde.
Le Noordzeekanaal fut lui aussi élargi et approfondi à plusieurs reprises. Des ponts disparurent et furent remplacés par des tunnels, afin que les grands navires ne dépendent plus de l’ouverture des traversées. Bassins portuaires, entrepôts, chantiers navals, centrales et industries lourdes se développèrent le long de la voie. IJmuiden devint également un port de pêche et la porte d’entrée de la région portuaire d’Amsterdam.
Retenir et évacuer l’eau
Dès l’origine, le complexe avait davantage de fonctions que le simple passage des navires. Il fermait l’ouverture dans la côte dunaire et empêchait les ondes de tempête de pénétrer dans la région du canal. Dans le même temps, l’excédent d’eau douce d’une grande partie de l’ouest des Pays-Bas devait être évacué vers la mer par le canal.
Une écluse d’évacuation distincte fut achevée en 1940. Lorsque le niveau marin était suffisamment bas, l’eau du canal pouvait s’écouler naturellement. Une grande station de pompage fut ouverte à côté du complexe en 1975. Elle permit d’évacuer l’eau même lorsque le niveau extérieur était défavorable. L’ensemble devint ainsi un élément indispensable de la gestion hydraulique des polders, des villes et des rivières loin à l’intérieur des terres.
La Seconde Guerre mondiale révéla l’importance stratégique de l’entrée du canal. En mai 1940, le paquebot J.P. Coen fut coulé dans le chenal afin d’en bloquer l’accès. Sous l’occupation allemande, IJmuiden fut transformée en zone côtière lourdement fortifiée. Malgré les dégâts, la menace militaire et la surveillance, les écluses devaient rester en service et le niveau de l’eau devait être contrôlé.
Une écluse maritime à une échelle impressionnante
Après la guerre, navires marchands, cargos et paquebots revinrent. Pétrole, céréales, minerais et autres marchandises atteignirent la région portuaire par le canal. La Noordersluis devint de plus en plus souvent un goulot d’étranglement. Les grands navires devaient attendre et certains bâtiments modernes ne pouvaient franchir la chambre que dans des conditions favorables.
La construction de l’écluse maritime d’IJmuiden commença donc en 2016 entre la Middensluis et la Noordersluis. Le chantier se trouvait au milieu d’un complexe qui devait rester opérationnel. D’énormes portes, de profondes fouilles et de lourdes structures en béton furent réalisées tandis que les navires continuaient à emprunter les écluses voisines.
La nouvelle écluse maritime fut officiellement ouverte le 26 janvier 2022. Sa chambre mesure environ 500 mètres de long, 70 mètres de large et 18 mètres de profondeur. De très grands navires peuvent ainsi atteindre la région portuaire d’Amsterdam et leur passage dépend moins des marées. La nouvelle écluse reprit le rôle principal de la Noordersluis, qui approche de la fin de sa durée de vie technique.
Cette augmentation d’échelle créa un nouveau problème hydraulique. Chaque passage introduit de l’eau salée de la mer du Nord dans les eaux plus douces du Noordzeekanaal. Plus lourde, l’eau salée descend vers le fond et peut progresser vers l’intérieur sous la forme d’une profonde langue saline. Elle représente un risque pour les milieux naturels, l’agriculture et la production d’eau potable.
Une barrière à sel fut construite dans le canal d’évacuation intérieur afin de limiter cette salinisation. Une ouverture profonde dans la structure permet à l’eau salée plus lourde de s’écouler vers le complexe d’évacuation et de pompage, puis vers la mer. L’eau douce, plus légère, est autant que possible retenue dans le canal. Le complexe reçut ainsi une nouvelle fonction qui aurait été inimaginable lors de son ouverture en 1876.
Le paysage actuel présente près de cent cinquante ans d’agrandissements et d’adaptations. Les petites écluses du XIXe siècle côtoient la Middensluis, la Noordersluis et l’immense écluse maritime d’IJmuiden. Plus loin se trouvent l’écluse d’évacuation, la station de pompage et la barrière à sel. Observez surtout les proportions : une écluse considérée comme vaste en 1876 paraît presque modeste auprès des chambres modernes. Le complexe n’est pas un ouvrage achevé, mais un système continuellement adapté aux navires plus grands, à l’augmentation des eaux à évacuer, à la montée du niveau marin et à l’intrusion du sel.