L’histoire de ce lieu
Quelque chose bouge dans le Purmermeer
Après la tempête quelque chose gisait dans l’eau près d’Edam.
Personne ne pensa d’abord à une femme. Après le mauvais temps le Purmermeer pouvait rendre toutes sortes de choses. Des algues. Des branches. Des poissons morts. Du bois d’épave. Un morceau de toit. Un tonneau arraché à un bateau. L’eau charriait toujours des débris. Mais cela bougeait autrement.
Les jeunes filles dans la barque le virent entre les roseaux. Quelque chose de vert. Quelque chose de pâle. Des cheveux qui ne flottaient pas comme des cheveux mais comme des plantes d’eau. Une épaule. Un visage. Des yeux qui ne clignaient pas comme clignent les yeux humains. Sous le corps pas de jupe et pas de jambes. Là, une queue brillante fendait l’eau sombre.
Elles auraient pu s’éloigner.
Peut-être auraient-elles dû.
Mais celui qui voit quelque chose qui ne peut pas exister continue de regarder. D’abord par peur. Puis par curiosité. Puis parce qu’il est trop tard pour faire comme si rien n’avait été vu. La barque s’approcha. L’être ne recula pas assez loin. L’eau autour d’elle était peu profonde et trompeusement immobile. Derrière la digue le retour vers la Zuiderzee était fermé.
C’est ainsi que la femme de l’eau tomba entre des mains humaines.
La femme venue de l’eau
À Edam, la nouvelle dut se répandre plus vite qu’un coup de cloche. Une femme de mer avait été trouvée. Pas une noyée. Pas un poisson. Pas un diable montrant aussitôt les dents. Quelque chose entre les deux. Toute la ville accourut. On souleva les enfants. Les femmes chuchotèrent derrière leurs mains. Les hommes regardèrent trop longtemps et firent semblant de ne pas avoir peur.
Elle sentait les algues, le sel et la profondeur.
On la lava. On débarrassa sa peau de ses traces verdâtres. On lui donna des vêtements. On lui apporta à manger. Cela semble doux. Pourtant quelque chose de dur se cachait dessous. Avec chaque linge et chaque main elle était tirée plus loin de l’eau. Ce n’était pas seulement son corps qui reposait au sec. Son silence aussi fut placé entre des murs.
La sirène ne parlait pas comme les humains. Peut-être faisait-elle des sons que personne ne comprenait. Peut-être se taisait-elle seulement. Peut-être regardait-elle les portes, les fenêtres, les seaux et les canaux comme si toute cette eau était trop petite. Un canal n’est pas une mer. Une cuve n’est pas un lac. Une ville n’est pas un monde pour ce qui vient des profondeurs.
Edam connaissait les tempêtes. Edam connaissait les digues qui gémissaient. Les lacs qui montaient. La terre qui devenait humide là où elle aurait dû rester sèche. Mais une femme venue de l’eau était autre chose. Elle apportait la mer avec elle sans qu’une vague traverse la rue. Elle apportait l’idée que l’eau n’était pas vide. Sous la surface il n’y avait pas seulement la vase, les poissons et le froid. Des yeux aussi pouvaient regarder en retour.
Puis vinrent les hommes de Haarlem.
Haarlem était plus grande. Plus sûre d’elle-même. Une ville habituée à attirer les choses vers elle. Le commerce. Le pouvoir. Les histoires. Les prodiges. La sirène ne resta pas à Edam. Elle fut emmenée. Peut-être les habitants d’Edam regardèrent-ils depuis le quai. Peut-être eurent-ils l’impression que l’eau la perdait une seconde fois. D’abord à la digue. Puis à la ville.
D’Edam à Haarlem
À Haarlem elle fut éloignée encore davantage de son origine. On lui apprit à filer. On lui apprit des gestes qui appartenaient aux humains. On traça une croix sur son corps étrange. L’odeur sauvage de l’eau devait disparaître. Les mains qui autrefois bougeaient dans les algues et le froid durent apprendre à tenir un fil. L’être tiré du lac devait tenir dans une chambre.
Mais tout ne se laisse pas apprivoiser.
Même habillée, elle semblait toujours appartenir à l’eau. Même silencieuse, elle semblait encore dire quelque chose. Celui qui la voyait devait sentir qu’une frontière avait été franchie. Pas la frontière entre Edam et Haarlem. Une frontière plus ancienne. Celle entre ce que les hommes peuvent prendre et ce qu’ils auraient mieux fait de laisser.
Parfois elle meurt dans les récits comme une humaine. Pas dans un dernier saut vers l’eau. Pas dans un coup de queue au milieu de l’écume. Mais à l’intérieur. Loin du lac. C’est peut-être la fin la plus sombre. Non pas qu’elle ait été un monstre. Non pas qu’elle ait entraîné quelqu’un vers le fond. Mais qu’on l’ait lentement rendue assez humaine pour disparaître.
La sirène demeure dans la pierre
Pourtant à Edam elle resta.
Ni dans la chair. Ni dans le souffle. Dans la pierre. Au Jan Nieuwenhuizenplein son nom se lit encore sur une pierre de façade: De Meyrmin van Edam. Là elle n’est ni mouillée ni sauvage. Elle est fixée dans une image. Regardée par les passants. Absorbée par la ville qui l’a trouvée puis perdue.
Mais la pierre oublie autrement que les hommes. Une pierre de façade ne dit pas tout à voix haute. Elle retient quelque chose. Un nom. Une forme. Un soupçon inquiet. Celui qui la regarde ne voit pas la preuve qu’une femme à queue fut réellement portée dans Edam. Mais cette histoire ne demande pas de preuve. Elle demande si l’eau immobile mérite confiance.
L’ancienne Purmerpoort portait elle aussi autrefois son image. Dans les vieux blasons et les souvenirs elle revient. Parfois en train de filer. Parfois portée par des laitières. Parfois apprivoisée par des mains qui ne la comprenaient pas. Toujours le même mouvement étrange. L’eau la donne. Les hommes la prennent. Les images la retiennent.
Sous toutes ces couches demeure le premier instant.
Une barque sur l’eau sombre. Des filles qui cessent de ramer. Les roseaux qui tapent contre la proue. Quelque chose de pâle qui émerge à demi de la surface. Pas de chant. Pas d’appel. Seulement un regard. Comme si l’être lui-même ne comprenait pas pourquoi l’eau ne le reprend pas.
Le Purmermeer a disparu du paysage tel qu’il était alors. Asséché. Découpé. Renommé. Fixé sur les cartes. L’ancienne inquiétude de cette eau repose maintenant sous les routes, les maisons et la terre. Edam semble aujourd’hui plus solidement ancrée qu’autrefois. Les digues sont ailleurs. La mer est plus loin.
Pourtant l’histoire ne se laisse pas assécher.
Quand le soir descend sur les canaux, Edam semble tout à fait ordinaire. Des voix. Des pas. Un vélo. Une porte quelque part. Près de la façade, la sirène demeure immobile dans la pierre. Mais sous ce bruit ordinaire repose autre chose. Un vieux clapotis. Un silence mouillé.
Pendant un instant elle semble encore regarder.
Ni fâchée. Ni suppliante. Seulement étrangement silencieuse. Une femme venue de l’eau. Lavée. Habillée. Emmenée. Gardée en mémoire. Mais jamais entièrement rendue.