L’histoire de ce lieu
Sous les Sept Crêpes
Sur le Hoge Berg de Texel se trouve un petit bois qui paraît presque accueillant le jour.
Des arbres. De l’ombre. Des marches. Un banc. Le paysage ouvert de l’île autour. Le vent sur la hauteur. Des oiseaux dans les branches. Rien ne semble menacer. Mais les noms rendent le lieu moins paisible. Doolhof. Sept Crêpes. Engelsteen. Pierre anglaise. Et lorsque l’histoire s’assombrit : Pierre du Diable.
Ces noms ne reposent pas sagement les uns à côté des autres. Ils glissent les uns sur les autres. Comme si personne n’avait jamais été tout à fait sûr de ce qui se trouvait sous la terre. Un nom innocent au-dessus d’un nom étrange. Un nom joueur au-dessus d’une peur plus ancienne. Sept Crêpes sonne presque gaiement. Pourtant sous cette butte reposerait quelque chose qui ne l’est pas du tout.
Aujourd’hui, celui qui se tient là ne voit aucun bloc colossal sortir de terre. Aucun rocher noir. Aucun autel. Aucune pierre marquée par des griffes ou par le feu. C’est précisément ce qui rend le lieu inquiétant. La pierre ne se montre pas. Elle repose sous vos pieds. Sous les marches. Sous la verdure. Sous ce lieu de promenade tranquille.
Une pierre sans fin
Là-dessous selon le récit se trouvait un bloc sans fin.
Ce qui dépassait autrefois du sol n’en aurait été que la partie supérieure. Le reste descendait. Plus loin que personne ne pouvait creuser. Plus profond qu’une pierre ordinaire ne devrait aller. Sous Texel. Sous la mer. Jusqu’en Angleterre. Un corps de pierre qui ne tenait compte ni de l’eau, ni de la distance, ni des cartes. Comme si l’île restait encore attachée, profondément sous terre, à un autre pays.
Les gens voulurent savoir jusqu’où il allait.
Ils creusèrent. Autour de la pierre. Le long de la pierre. Toujours plus bas. Il devait bien y avoir une fin. Toute chose a une limite. Un arbre a des racines. Une maison a des fondations. Une pierre a une base. Mais tant que cette base ne fut pas trouvée, le bloc grandit. Peut-être pas dans la terre. Mais dans l’esprit de tous ceux qui entendaient le récit.
De l’Engelsteen à la Pierre du Diable
Une pierre sans fin ne reste pas simplement une pierre.
Elle prend quelque chose d’entêté. Quelque chose de rétif. Quelque chose qui refuse d’être compris. D’abord elle s’appelle Engelsteen. Comme si quelque chose de lumineux y restait attaché. Puis Pierre anglaise. Parce que l’imagination la fait courir sous la mer jusqu’en Angleterre. Mais avec une telle profondeur l’ombre vient d’elle-même. Une pierre qui ne cède pas, qui ne semble pas pouvoir être déplacée et qui revient pourtant dans les noms attire des mots plus sombres.
Pierre du Diable.
Non parce que le diable y aurait été surpris. Non parce qu’un récit unique raconterait comment il se serait tenu, sabots posés sur le Hoge Berg, pour enfoncer le bloc dans le sol. Mais parce que les gens cherchent pour de telles pierres un nom qui corresponde à leur malaise. Une pierre qui descend trop profondément, qui paraît trop ancienne et qui refuse de finir n’appartient pas tout à fait au monde des hommes.
Autour des Sept Crêpes la pierre cachée devint encore plus étrange. La butte reçut des couches, des marches et une forme que l’on pouvait gravir. Comme si le lieu avait été lissé. Recouvert. Rendu convenable pour les promeneurs. Mais recouvrir n’est pas faire disparaître. Parfois une couche de terre rend une histoire plus forte. Ce qui est visible peut être désigné. Ce qui est caché continue de grandir.
Plus tard, la pierre fut aussi présentée comme une pierre sacrificielle.
Une pierre païenne sur une hauteur. Un lieu dur dans un ancien paysage insulaire. Une vue sur la terre et la mer. Un vent que rien n’arrête. Il n’est pas nécessaire d’en être certain pour comprendre pourquoi une telle idée reste. Les grandes pierres attirent les vieux mots. Sacrifice. Ange. Diable. Angleterre. Profondeur. Chaque mot essaie de rendre le bloc plus petit. Aucun ne le tient entièrement.
Le Hoge Berg aide lui aussi.
Ce n’est pas un morceau ordinaire de Texel. La hauteur semble plus ancienne que les routes, plus ancienne que les fermes et plus ancienne que les chemins bien tracés. Les talus de gazon dessinent des lignes dans le paysage. Les bergeries se tiennent basses et sombres dans les champs. Les mares d’abreuvement reposent comme des yeux dans l’herbe. Sous tout cela s’étend un paysage façonné par la période glaciaire. Un sol lourd que les hommes n’ont pas créé. Lorsqu’on marche ici, il devient plus facile de sentir que la terre garde quelque chose.
Qu’est-ce qui repose là-dessous ?
Au XVIIIe siècle le lieu autour du sommet fut rendu plus ordonné. Un jardin de plaisance. Des chemins de promenade. Des lignes de vue. Un petit labyrinthe. Les hommes en firent un endroit où marcher, regarder et s’asseoir. Le bloc sauvage reçut un environnement civilisé. Mais certaines histoires se soucient peu des haies et des bancs. Sous le vert aménagé la même question resta.
Qu’est-ce qui repose là-dessous ?
Peut-être n’était-ce qu’un grand bloc erratique. Laissé par la glace et le temps. Fini, lourd et ancien. Mais pas sans fond. Peut-être des recherches ultérieures ont-elles remis en question le lien supposé avec l’Angleterre. Pourtant cela ne vide pas le lieu de son mystère. La pierre réelle pouvait avoir une fin. La pierre de la légende, non.
C’est précisément cette pierre de la légende qui repose encore là.
Invisible. Impossible à mesurer depuis le chemin. Mais présente dès que vous regardez le sol et que vous imaginez que sous la butte quelque chose commence et ne s’arrête pas. Alors la terre semble plus mince. Le petit bois plus silencieux. Le nom Sept Crêpes moins gai. Le Doolhof moins innocent.
Car un labyrinthe n’a pas toujours besoin d’être fait de haies. Parfois, c’est un enchevêtrement de noms. Engelsteen. Pierre anglaise. Pierre du Diable. Chaque nom indique une autre direction. Tous reviennent au même endroit. Un bloc caché sous le Hoge Berg. Trop grand pour ce que les gens voulaient savoir.
Le jour, vous entendez les oiseaux. Le vent dans les feuilles. Peut-être des voix de promeneurs. Quelqu’un s’assoit sur le banc. Un enfant monte les marches en courant. Texel s’étend, ouvert et clair, autour de vous. Mais arrêtez-vous aux Sept Crêpes. Ne regardez pas la vue. Regardez le sol.
C’est là que commence l’histoire.
Sous la terre, les racines et le silence. Sous une butte qui semble plus petite que ce qu’elle cache. Là ne repose pas seulement une pierre. Là repose l’idée d’une pierre sans fin. Moitié ange. Moitié diable. Fixée dans l’ancien sol de Texel. Comme si elle refusait encore de dire jusqu’où elle descend vraiment.